samedi 13 novembre 2010

Le caillou de Brazzaville

Je sais qu’il sera tué par le mot. On est souvent tué par le mot. Sans s’en rendre compte. Le mot l’a assimilé, il a assimilé le mot. Comme un baume amer, comme une idée effervescente et lui dissout dedans. Je l’ai quitté à cause d’un caillou. Je n’aurais jamais cru. Quitter quelqu’un à cause d’un caillou. Lui m’a quittée pour le caillou. Comme une pierre dans nos reins. Fragiles.

Trop de lumières dans ma tête, sur ma tête. La salive coule. Mon cerveau avec. Bientôt, il ne me restera rien.

Les chaleurs froides quand j’y pense. Ne me laissez plus y penser. Il est tombé sur un caillou, tombé de son vélo. La tête contre un caillou. Sur la route de Brazzaville-plage. C’est idiot. Ça a commencé comme ça. J’ai été la première à le dire.
Le mot.
Depuis, sa bouche de travers, sa joue flasque et son bras mort. Il mâchouille un foulard écossais pour ne pas que la salive coule dans son cou. Maigre, son cou.

Lisser, laisser longue la mèche pour cacher. Les cheveux devant mon visage. Rideau. Pour cacher. Ne plus me voir. Mon visage fondu. Courir, marcher. Pas d’arrêt sur  mon image.

On a dû ramener le caillou de Brazzaville. Surtaxe à l’aéroport. Surtaxe dans nos vies qui n’étaient plus. Les mêmes, non. Il voulait ramener le caillou, chercher la marque de sa tête. La marque de sa tête sur le caillou. Il a cherché.
Il promenait ses yeux dans des espaces invisibles. Ailleurs. Ses yeux comme une déconnexion. Juste un peu morts. C’est là qu’est né son air d’idiot.

Des veinures, des moussures, des siècles de vie sur le caillou. Il n’y aura jamais de moi sur lui. Mais toujours de lui sur moi. Il n’y aura plus de moi sur rien. Il ne faut plus. Rien que le caillou sur moi. Je suis un caillou.


Il ne m’a plus parlé. Il errait, air idiot. Air de n’être plus personne. Il ne voulait plus que je le regarde. J’étais aussi sa surtaxe. Encore une surtaxe. Il ne voulait plus payer mon regard sur lui. Mes yeux.
Je ne prendrai rien, s’il-vous-plaît. Merci.

Miroirs fermés. Paupières comme des voiles. Vers le nord. Sortir la boussole déréglée. Œil tribord ? Caché. Œil bâbord ? Baissé. On peut partir, c’est bien.


Et les gens. Ils ne savent pas. Le pouvoir. Leurs mots. Débile. Mental. Stupide. Où ? Confus. Fou. Attardé. Quand ? Décérébré. Simplet. Comment ? Il a l’air… idiot ? Il a entendu tous les mots. Le mot. L’a enfilé, comme un vêtement. Je l’ai vu faire.  Moi seule. Bientôt, je sais, l’habit fera le…

L’espoir dans la poche. Plus petit qu’un caillou. Visage. Rrrrrrrrrrrrrr. Nu. Plus jamais nu. Toujours quelque chose sur moi que je sais pas enlever. Marcher marcher marcher. Tourner. Et ma tête… caillou. Pieds cailloux. 


Il n’est pas encore mort mais ça ne devrait plus tarder. Je le vois à sa barbe éparpillée, nue comme un jour de dégel. Il disparait et le mot prend toute la place.
Il n’est pas encore mort mais peut-être… un jour c’est moi qui le tue.

Ouvert fermé. Tourner autour du caillou. Pierre qui tourne. Je me coupe en bouts. Gravier. Marcher marcher marcher.  Poussière. Traces.

Parfois je le vois, alors je le regarde et dedans moi, une pierre. Un caillou. Nous me manque. J’imagine qu’il y a des gens plus seuls que lui. Je ne les connais pas.

Marcher marcher marcher. Je suis minéral. Enfin.

Le mot est toujours plus fort que nous.

Texte publié dans la revue Dissonances # 19, pour le thème "Idiot"

6 commentaires funambules:

  1. Un texte réellement porteur.
    "marcher", "cheminement" vers le minéral... définitif.
    Amicalement. Marcel.

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  2. Un texte au souffle fort. Tellement fort qu'il fera peut-être perdre pied de la plupart des lecteurs. On en peut pas y rester insensible, je pense.

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  3. Des mots cailloux ? Nous auraient-ils rendus pierre ? Des mots qui se soupèsent, en tous cas.

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  4. Tres beau texte, renforcé par ce cheminement parallèle
    j'aime bien la cloture minerale

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  5. Merci pour vos passages, jetés comme des petits cailloux dans ma mare... :-) Je les vois encore ricocher.

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  6. Très fort, oui. Et les cailloux qui sont les mots du chemin...

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